LETTRE A LA JEUNESSE IVOIRIENNE
Chers amis et chers frères jeunes de côte d’ivoire, je voudrais, à travers cette lettre, m’adresser à votre esprit non encore corrompu, je l’espère, par toutes les intrigues et toutes les compromissions qui ont conduit ce pays construit par le sang et la sueur de nos parents, dans la situation chaotique actuelle.
Avant toute chose, je promets de ne vous parler ni pétrole ni de l’eau ni du téléphone, parce que de toutes manières, on ne vous invitera pas à venir prendre les chiffres ; tout se passe à huis clos. Non, je ne vous parlerai pas de pétrole parce que contrairement à ce que vous pensez, la côte d’ivoire ne produit pas de pétrole. Arrêtons donc de murmurer et occupons nous de ce qui nous regarde, c’est-à-dire, la consolidation du juteux et succulent processus de guerre, pardon, de paix.
Ceci dit, je voudrais utiliser le prétexte de cette lettre qui aura une forme spéciale, pour vous soumettre quelques réflexions qui ne sont pas de moi, mais qui me permettront d’attirer votre attention sur un certain nombre de vilaines choses qui ont cours dans notre pays et qui bientôt, vont finir par nous égorger sans que nous puissions réagir.
Commençons voulez-vous, par une réflexion de Jean Jacques Rousseau, tirée de ses correspondances du 1er mars 1764.
« Mais où est cette patrie ? Existe-t-elle encore ?... Ce ne sont ni les murs ni les hommes qui font la patrie ; ce sont les lois, les mœurs, les coutumes, le gouvernement, la constitution, la manière d’être qui résulte de tout cela. La patrie est dans la relation de l’Etat à ses membres ; quand ces relations changent ou s’anéantissent, la patrie s’évanouit.»
Explication : l’auteur veut dire tout simplement que la patrie ne vit que dans les rapports quotidiens qui existent entre un Etat et ses citoyens. Ainsi, tant que les lois d’un Etat sont appliquées sans discrimination à tous les citoyens avec la même rigueur, on peut être assuré que la patrie est vivante.
Mais, dès l’instant où un seul citoyen (fut-il le chef de l’Etat), ou un groupe d’individus échappent à la rigueur des lois faites pour tous, dès cet instant, il n’y a plus de patrie.
Application de la réflexion à la côte d’ivoire : la côte d’ivoire d’aujourd’hui est celle de la célébration des faux modèles, de la corruption, de l’achat des diplômes et des concours, de l’achat des places dans les grandes écoles et dans les universités.
Dans la côte d’ivoire d’aujourd’hui, il y a des ivoiriens qui ont le droit de vie et de mort sur les autres, des ivoiriens qui peuvent piller, voler, violer, assassiner au vu et au su de toutes les autorités, bref, il y a des ivoiriens qui sont au-dessus des lois faites pour tous.
Conclusion : sur la base de ces faits avérés, la côte d’ivoire n’est plus une patrie. La conséquence qui en découle est que dans un tel contexte, tout combat ou toute lutte qui aurait pour fondement, à tort, de sauver la patrie menacée par des ennemis imaginaires ou réels, ne peut profiter qu’à un groupuscule d’individus capables de toutes les ignominies pour maintenir ses privilèges et demeurer au-dessus des lois.
Il est temps d’engager toutes actions pacifiques et surtout intellectuelles pour restaurer la patrie ivoirienne ; car dans le contexte actuel et aussi incroyable que cela puisse vous paraître, il n’y a plus de patrie ivoirienne.
Continuons ensuite après Rousseau, avec cette réflexion inquiétante de Lamartine, réflexion tirée de son discours du 10 mars 1842 au banquet pour l’abolition de l’esclavage (tiens, ce mot me rappelle quelque chose).
« Il y a deux types de patriotisme : il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de toutes les grossières antipathies que les peuples abrutis par des gouvernements intéressés à les désunir nourrissent les uns contre les autres… Ce patriotisme coûte peu : il suffit d’ignorer, d’injurier et de haïr. Il en est un autre qui se compose de toutes les vérités, de toutes les facultés, de tous les droits que les peuples ont en commun… C’est le patriotisme des religions, c’est celui des philosophes, c’est celui des plus grands hommes d’Etat…»
Explication : non, je n’expliquerai cette réflexion que sous haute protection policière et surtout en présence de mon avocat. Je sais que vous arriverez vous-mêmes à faire la comparaison de ces deux types de patriotisme en l’appliquant au cas ivoirien. Mais, si par extraordinaire, vous n’y arrivez pas, rappelez-vous simplement qu’il y a des gens dans ce pays qui sont au-dessus des lois et qui jouissent d’une impunité totale.
J’ose croire que votre esprit non encore corrompu par les intrigues, l’impunité et les compromissions de toutes sortes, arrivera à distinguer le vrai du faux et à œuvrer intellectuellement pour sauver le pays.
Poursuivons notre petit bonhomme de chemin intellectuel avec Emmanuel Kant qui nous interpelle à travers ce petit cri :
« Aie le courage de te servir de ton propre entendement.»
Explication : l’auteur nous exhorte à apprendre à penser par nous-mêmes pour sortir de notre minorité. Est mineur, celui qui n’a pas le courage de juger par lui-même et qui préfère s’en remettre au jugement d’autrui. Cette dépendance envers autrui, vient d’un manque de courage.
Application : l’Etat de côte d’ivoire d’aujourd’hui a réussi à nous infantiliser, à nous abrutir. Il nous fait prendre le faux pour le vrai et le vrai pour le faux, l’immoral pour la morale et la morale pour l’immoral ; il nous empêche de réfléchir par la célébration des faux modèles et par l’application sélective des lois aux populations. Il nous empêche de réfléchir par nous-mêmes parce qu’il ne nous offre que deux possibilités de réussite : la voie de la corruption et la voie des relations sociales.
Quiconque veut prendre du recul face à cette réalité est immédiatement broyé par le comportement général ambiant.
Conclusion : nous sommes tous devenus des mineurs parce que notre capacité de réflexion est empoisonnée par le modèle de société dans lequel nous vivons ; une société qui pourchasse les honnêtes et célèbre les corrompus, une société qui condamne les méritants et célèbres les médiocres. Or, nous savons que toute société évolue et disparaît par génération et que toute génération, bonne ou mauvaise, lutte pour sa survie.
Ainsi, c’est cette génération médiocre à 98% qui est en train d’envahir notre administration publique et privée grâce au pouvoir de l’argent, qui nous gouvernera demain, si nous ne sommes pas tous morts avant leur arrivée.
Il convient donc, face à ce danger, de sortir de notre minorité, c’est-à-dire, d’avoir le courage de penser par nous-mêmes, pour dire non, ce petit mot qui libère l’esprit. Car, nul ne peut gouverner ou prospérer dans le mal face à une opinion publique clairement affirmée.
J’ose faire confiance à votre esprit non encore corrompu par les intrigues, la célébration des faux modèles et les compromissions de toutes natures.
Terminons notre parcours, toujours avec Emmanuel Kant qui nous exhorte comme suit : « Agis de toujours de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen.»
Explication : l’auteur veut nous dire que la morale consiste à prendre l’homme comme une fin et non comme un moyen. Toute tentative d’instrumentalisation de l’homme est donc contraire à la morale. La fausse promesse (tiens, ce mot me rappelle quelqu’un), ne saurait être morale, puisque j’utilise l’autre à qui je promets, comme un moyen.
Application au cas ivoirien : il n’y a plus de morale dans ce pays parce que le peuple a été assassiné mentalement et physiquement. La souffrance et le sang des pauvres se sont transformés en mine d’or pour des hommes qui n’ont, malgré les discours, aucune envie de voir la guerre prendre fin.
Le sang et la sueur des pauvres, c’est de l’argent ; il n’y a que les pauvres eux-mêmes qui n’ont pas encore compris cela. L’homme n’est plus une fin dans ce pays ; il est devenu un moyen d’enrichissement.
Conclusion : Les êtres humains sont en voie de disparition dans notre pays ; les hommes ont envahi toutes nos rues et cela est une malédiction pour notre société. Serais-je en train d’insinuer qu’il y a une différence entre un homme et un être humain ?
Oui, en s’appuyant sur la réflexion de Kant, il existe bien une différence entre un homme et un être humain : être un homme, c’est une quantité, c’est appartenir à l’ensemble des êtres vivants qui peuplent et qui polluent la terre, au même rang que les animaux en tant que tels.
Etre un être humain, c’est une qualité intrinsèque.
La différence entre les deux concepts est que, un homme c’est-à-dire un animal sans queue, peut utiliser ce qui lui sert de conscience, pour nuire à son prochain, en allant jusqu’à lui ôter la vie pour satisfaire un besoin privé ou pour atteindre un objectif privé ; alors que, l’être humain ne peut jamais trouver le sommeil face à la souffrance injustifiée de son prochain ni poser un acte qui plonge ce dernier dans une souffrance sans fin.
Ainsi, n’est plus un être humain, celui qui prends de l’argent à un candidat pour lui offrir sur ce seul critère, une place d’admission à un concours administratif. Il en est de même pour celui qui donne l’argent.
Ainsi, n’est plus un être humain, celui qui pour des intérêts privés, prend une arme pour éliminer son prochain.
Ainsi, n’est plus un être humain, celui qui, à la faveur de cette guerre, a profité de la souffrance et de la misère des pauvres pour accéder à une position sociale, pour se maintenir dans une position sociale et qui est prêt à tout pour maintenir le statu quo.
Ainsi, n’est plus un être humain, celui qui face à la gangrène qui a atteint ce pays jusqu’à la moelle épinière, affirme qu’il n’y a plus rien à faire pour sauver le pays.
Question : y a-t-il encore des être humains dans ce pays ?
Que chacun de nous interroge son parcours social et sa conscience (s’il en a encore), et il trouvera la réponse.
Chers amis et frères jeunes à l’esprit non encore corrompu par les intrigues et les compromissions de toutes sortes, ce sont là, les quelques réflexions que je tenais à vous soumettre pour, je l’espère, vous permettre d’identifier le chemin de l’abattoir public dans lequel l’on vous conduit, l’on nous conduit inexorablement, au nom de la patrie.
Anatole France disait : « on croit mourir pour la patrie. On meurt pour des industriels.»
Il avait raison, mais c’était en Europe. Ici, la meilleur formule serait : «en côte d’ivoire, les jeunes de tous bords croient mourir pour leur patrie ; mais ils ne meurent que pour un groupuscule de charognards et de vampires. » A méditer avec patriotisme.
Pour finir, je voudrais nous confier à tous, une petite mission.
Nous disons que le chômage nous tue ; que, après avoir passé 18 ans sur les bancs de l’école, on nous propose la création de mouvements de soutien politique et le militantisme patriotique comme seules alternatives, à moins que ce ne soit la gestion de cabines téléphoniques ou la vente ambulante et sorbonnarde de médicaments chinois.
Nous nous plaignons d’être négligés et d’avoir servis de moutons de sacrifices après des batailles patriotiques épiques, mais est ce que nous avons pris le temps d’aller dans nos villages pour expliquer à nos pauvres parents, les vraies causes de cette situation en dénonçant les responsables ?
C’est cela, la petite mission que je nous confie à tous car, ne pensons pas que notre radio ( ?) et notre télévision ( ?) peuvent accomplir notre mission à notre place à travers leurs nouvelles du pays en langues traditionnelles. Jusqu’à 19 heures, nos parents sont encore dans les champs, même à 70 ans. C’est la récompense que ce riche pays leur a offerte, pour services rendus.
Allons en mission pour dénoncer la célébration institutionnalisée des faux modèles, de la corruption, du pillage économique mafieux, de la médiocrité, de l’inégalité dans le partage des richesses du pays.
Allons dénoncer la politique du « vive moi » et du « sauve qui peut.»
Allons dire à nos parents que les gens qu’ils ont mis à la tête de nos institutions ont envoyé leurs enfants à l’étranger et que nous sommes seuls à Abidjan, abandonnés et livrés à nous-mêmes.
Allons dire à nos parents que ceux qu’ils ont mis à la tête de nos institutions ont commis l’immense bêtise de brûler la bibliothèque du centre culturel français et que depuis 4 ans, nous sommes dans la rue, ne sachant plus où aller pour nous cultiver l’esprit et développer notre intelligence.
Allons dire à nos parents que l’école ivoirienne a été exécutée, assassinée, égorgée d’une oreille à l’autre. Et qu’elle est morte avec notre intelligence.
Allons demander à nos parents de vendre leurs plantations de cacao et leurs forêts pour nous permettre de fuir ce pays, parce qu’on est en train d’assassiner à coups de machette, notre avenir et notre espoir.
Allons dire à nos parents de ne plus recevoir ni d’offrir des moutons et des poulets à tous ceux qui sillonnent le pays avec l’argent de leur souffrance, pour leur faire de fausses promesses et leur vendre des illusions dangereuses.
Allons leur dire…Allons leur dire…Allons leur dire…Mais surtout, surtout, ne disons pas à nos parents que la côte d’ivoire ne produit pas un seul baril de pétrole ; ne leur disons pas cela hein ! Il n y a aucun litre de pétrole dans ce pays. « Pillage à huis clos», « corruption et sous développement », « développement du sous développement » Punition divine ?
En réaction à toutes ces informations, nos parents nous demanderont de ne plus remplir des salles ou des stades pour applaudir bêtement des gens qui mangent cinq fois par jour, pendant que nous qui les applaudissons, nous n’arrivons même pas à nous acheter un sachet d’eau à 5 Fcfa après le meeting.
Nos parents nous demanderont de ne plus nous ridiculiser à créer des mouvements de soutient politique ou à mourir pour des gens qui roulent dans des voitures de 100 millions et qui dorment dans des maisons de 500 millions sans avoir un salaire annuel de 5 millions. Comment font-ils ?
Et nous répondrons : chers parents, nous avons compris vos conseils. Ils nous ont enterrés. Mais notre décomposition donnera naissance à une graine dont la germination fera exploser leur société corrompue, conçue sur le mensonge et le « pillage à huis clos ».
A bientôt frères jeunes et surtout n’oubliez jamais ceci : le seul leader que vous avez dans ce pays : c’est votre conscience. Rien d’autre. Que Dieu bénisse tous les ivoiriens, riches, très riches, pauvres, très pauvres, miséreux, très miséreux ; ceux qui pensent que ce pays a du pétrole, ceux qui pensent le contraire, et ceux qui exécutent l’intelligence du peuple ivoirien.
ASSALE TIEMOKO ANTOINE
JEUNE DIPLOME, PRESIDENT DE L’ASSOCIATION « MA VIE EST DANS MA PRISE DE CONSCIENCE. M.V.P.C »
31 BP 533 ABIDJAN 31
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